L’Eveil océanien : un projet qui bouscule, LNC 29.05.2019

Vaimua Miliava et Milakulo Tukumuli ne veulent plus que leur communauté soit traitée comme une variable d’ajustement électoral.
Milakulo Tukumuli, tête de liste de l’Eveil océanien a contribué à l’élection de Sonia Backès à la province Sud, à celle de Roch Wamytan à la présidence du Congrès. Il compte bien jouer un rôle dans la formation du gouvernement. Voici quelques grandes lignes du projet de ce mouvement. Le vote pour Roch Wamytan au Congrès

« Depuis plus de 30 ans, la vie politique calédonienne est clivée entre les non-indépendantistes, majoritairement blancs, et les indépendantistes, majoritairement kanak, et notre communauté se fait instrumentaliser.

« L’électorat océanien est majoritairement loyaliste. Je ne suis pas indépendantiste, et de toute façon, l’indépendance, ça se décide au référendum.

« Nous avons permis l’élection de Roch Wamytan parce qu’une fois de plus, le camp loyaliste a essayé de nous manipuler en présentant la candidature de Magali Manuohalalo. C’était un piège qui nous était tendu. C’est vrai que Roch Wamytan nous a dénigrés pendant des années, notamment à l’époque de Saint-Louis et de l’Ave Maria. Mais nous devons nous dépasser, nous sommes chrétiens et le pardon est important. D’ailleurs, à l’époque, ceux qu’on présente comme nos alliés traditionnels sont restés très silencieux.

« Roch Wamytan porte aujourd’hui un projet social, il veut changer la vie des Océaniens. Je ne suis pas indépendantiste, mais ça me convient même si ça n’a pas été facile à expliquer à la communauté. »

Quels équilibres au gouvernement ?

« Nous voulons là aussi jouer un rôle charnière. L’élection de Roch Wamytan, c’était aussi pour dire bien haut qu’à présent, personne n’est majoritaire. Et ça a marché, on voit bien dans le dernier communiqué de l’Avenir en confiance qu’ils ne se comportent plus en parti majoritaire, ce qu’ils avaient fait au lendemain du 12 mai. Ils n’avaient pas accepté de partager.

« Nous avions pourtant apporté trois voix à Sonia Backès à la province Sud. Maintenant, ils tendent la main à l’UC et à nous. « A présent, nous pouvons sortir des blocs. Nous pouvons travailler avec les indépendantistes sans être pour l’indépendance, et avec des loyalistes en restant océaniens.

« S’agissant de la constitution du gouvernement, nous avons jusqu’au 7 juin pour nous déterminer. Nous nous mettrons dans un camp, mais sans pour autant renoncer à notre liberté. Nous agirons en fonction de chaque projet. Dans les institutions, la présidence du Congrès est renouvelée tous les ans et le gouvernement peut tomber tous les 18 mois. Ça doit les pousser à réfléchir autrement. »

Les priorités économiques

« Il faut ouvrir la concurrence, libérer l’économie et casser les monopoles, y compris ceux du gouvernement. C’est en créant de la richesse qu’on peut la redistribuer. Après les monopoles publics, il faudra s’attaquer à ceux de la grande distribution. Les protections de marché sont une aberration. Pour les Océaniens, le problème du pouvoir d’achat s’est aggravé aussi parce que leur habitat a changé. Quand vous avez un lopin de terre à cultiver devant chez vous, ça change tout. Et quand vous avez un lopin de terre, vous vous faites aider par vos enfants pour cultiver. Pendant ce temps, ils ne vont pas faire de bêtises et le soir, ils dorment.

« Il faut aussi rouvrir les vannes de l’immigration pour qu’on soit plus nombreux et plus fort. Ce n’est pas incompatible avec le rêve d’indépendance des Kanak ou d’autres. Au contraire, il faut une taille suffisante. « Enfin, nous venons de vivre cinq ans de dirigisme économique et il faut rompre avec cette période qui a été douloureuse. »

Mesures sociales

« La priorité des priorités, c’est le logement. Il faut s’occuper des squats et il faut penser un habitat qui corresponde à la façon de vivre des gens, il faut de la terre et ça règle très vite les problèmes de fin de mois. Il faut penser aussi le logement dans sa dimension environnementale. »

Culture et éducation

« Il faut lever le pied avec Vercingétorix et Charlemagne. Mais il ne faut pas non plus faire une place qu’aux langues et à la culture kanak. La Calédonie est un regroupement de communautés. Il y a le peuple premier, mais aussi les Européens, les Javanais, des Asiatiques, des Polynésiens, des Wallisiens et Futuniens, des Vanuatais. J’ai appris l’histoire de ma communauté à 30 ans. Ce n’est pas normal. Notre modèle éducatif et culturel doit prendre en compte toute cette diversité. Chaque Calédonien doit pouvoir connaître son histoire et celle de sa communauté d’origine. Chacun doit savoir qui il est avant de s’épanouir dans un ensemble plus vaste. Le multiculturalisme est une réalité en Calédonie, il faut le valoriser. » « En ce qui concerne la population wallisienne et futunienne, elle ne dépasse pas 100 000 personnes sur l’ensemble de la planète, dont près de la moitié vit en Calédonie. Il faut créer une structure pour préserver notre culture. »

Avenir institutionnel

« Nous sommes obligés d’en passer par un troisième accord. Les indépendantistes ne vont pas renoncer à l’indépendance. Mais aujourd’hui, la Calédonie doit rester française. Peut-être que dans 50 ou 100 ans, quand le pays se sera peuplé et développé, les gens pourront choisir de s’émanciper et d’exercer eux-mêmes les compétences régaliennes. »

« Mais aujourd’hui, c’est vraiment trop tôt. Dans ce nouvel accord, il faudra revoir la question du corps électoral, les compétences des provinces et des différentes institutions. Il faudra faire le bilan de ce qui a marché et pas marché, y compris en ce qui concerne le gouvernement collégial. »

« Les pousser à réfléchir autrement. »

« Repenser le logement avec un esprit océanien. »

Un parti entre protestation et ambitions

L’Éveil océanien milite pour une réelle prise en compte de la communauté wallisienne et futunienne, mais aussi pour un meilleur accès à l’emploi ou aux institutions politiques.
L’aspiration politique de Milakulo Tukumuli s’est construite en trois étapes. Faute d’un poste universitaire offert, le docteur en mathématiques enseigne dans un collège de Dumbéa en 2014 et 2015, « je voyais que quelque chose n’allait pas dans notre modèle de société en Nouvelle-Calédonie. Il manque de la cohérence » . Deuxième temps, sollicité par l’association du Foyer wallisien et futunien pour donner un coup de main, le jeune homme, en quête d’une part de son identité, s’immerge totalement « dans ma coutume » pendant deux à trois ans, et devient le porte-parole de la communauté auprès des institutions. Enfin, un saut dans le parti majoritaire à l’époque, formation « qui reflète mes ambitions pour cette politique multiculturelle » , est accompli. Mais au bout d’un an, en juillet 2017 après les élections législatives, la carte d’adhérent est rendue, « Calédonie ensemble, pour moi c’est juste un slogan » .

POUR L’AVENIR, PAS SUR CINQ ANS

Ces constats, déceptions, et volontés, forgent un projet, d’après le nouvel élu du Congrès. Alors « je multiplie les rencontres, j’étudie la politique » . Une pratique, surtout, lui reste en travers de la gorge. « Les partis politiques n’arrêtent pas d’utiliser ma communauté, et ça, je n’en peux plus » appuie Milakulo Tukumuli qui partage l’idée d’émancipation politique, de construction d’un mouvement. Son dessein n’est apparemment pas isolé. Sitôt le référendum du 4 novembre 2018 passé, un programme de réunions est rédigé. Et le groupe se projette vers le 12 mai. Un objectif est posé : « Mettre en place un parti pour l’avenir, pas seulement sur cinq ans. Mais pour y arriver, la première chose à faire, c’est gagner les provinciales » . L’Éveil océanien naît en janvier 2019, avec un logo tout en symbole : trois personnages vus du dessus, un loyaliste, un indépendantiste, et « nous au milieu. On travaille ensemble » . La stratégie à développer est évidente, aux yeux de Milakulo Tukumuli : la liste doit être communautaire, « j’étais sûr de moi » . Communautaire ne veut pas dire repli, ou négation du vivre ensemble, selon le leader de l’organisation politique océanienne. Parce que « le destin commun, pour moi, c’est un mot que l’on a sorti de quelque chose qui existait avant. On le vit depuis qu’on est gamin » . Sauf que « nos politiques, nos institutions, ne montrent pas l’exemple » . La formule communautaire, instaurée en vue des provinciales, est une méthode pour gagner, mais aussi pour montrer aux partis loyalistes et indépendantistes « qu’ils ont loupé quelque chose pendant trente ans » . La stratégie est enfin une réponse aux organisations politiques « qui oublient la communauté, une fois dans les institutions » après les élections. « Elles font du communautarisme à grande échelle. Ça suffit » . L’Éveil océanien qui revendique les deux sensibilités en son cercle, invite à dépasser ce mode binaire. Lors du prochain référendum, « les électeurs, de mon côté, sont libres de choisir ce qu’ils veulent, c’est un choix personnel » .

« Les partis politiques n’arrêtent pas d’utiliser ma communauté, et ça, je n’en peux plus. »

Bio express
Milakulo Tukumuli est né le 19 octobre 1984 à hio, d’un papa chauffeur d’engin à la SLN et d’une maman au foyer. Lors des Événements, une grande partie de la communauté originaire de Wallis et Futuna quitte hio pour venir s’installer à Nouméa. Les Tukumuli eux restent dans la commune. En 2000, à l’âge de 15 ans, Milakulo part vers Nouméa et le lycée Jules-Garnier. Au juvénat, une rencontre le marquera à jamais : les cours avec Elie Poigoune, « cet hommelà est devenu un modèle tant sur le plan humain que professionnel » . La passion pour les mathématiques éclot probablement ici. D’ailleurs, un peu plus tard, « dans mon document de thèse, la première personne que je remercie, c’est lui. C’est toujours un ami » . Le bac scientifique en poche avec mention assez bien, Milakulo Tukumuli file vers l’Université de Nouvelle-Calédonie, puis la Métropole, précisément la faculté de sciences de Luminy à Marseille en août 2007. Maîtrise, master et doctorat en mathématiques sans hésitation : « On s’oriente vers là où l’on n’est pas mauvais » . La soutenance de thèse intervient en septembre 2013 sur un sujet… particulier : « Étude de la construction effective des algorithmes de type Chudnovsky pour la multiplication dans les corps finis ». Malgré des propositions d’emploi, il prend la décision de rentrer en Nouvelle-Calédonie. Le retour n’est pas facile, la recherche de travail est compliquée. Après un poste de professeur au collège d’Auteuil, un virage est accompli : avec ses trois frères, Milakulo Tukumuli fonde une entreprise de BTP. « Aujourd’hui, nous avons quatre sociétés et une trentaine d’employés » .

About the author

Leave a Reply